Journal les Affaires

Les fabricants d’ici marquent la distinction

Par Anne-Marie Tremblay Édition du 24 Mars 2018

Qu’est-ce qui distingue les meubles québécois de leurs concurrents étrangers ? Le confort, la qualité, certes, mais aussi la personnalisation et le design. Mais comment offrir un produit de haute qualité sans faire trop gonfler les prix, le tout en faisant face à l’incertitude entourant la renégociation de l’ALÉNA ? Voici quelques conseils.

Mathieu Selmay s’est rendu jusqu’en Autriche pour choisir les revêtements de bois qui habilleront la nouvelle collection de Mobican, ce fabricant de mobilier de Saint-Jean-sur-Richelieu. « Nous

sélectionnons chaque paquet un à un selon des critères bien précis, comme la couleur, le nombre de noeuds, le type de grain », explique le vice-président aux ventes.

Au total, il a examiné l’équivalent de quelque 600 000 pieds carrés de bois pour en commander 55 000 pieds carrés. « Nous voyageons dans différents pays, comme l’Autriche, l’Espagne, l’Angleterre ou l’Allemagne pour sélectionner chacun des placages de bois qui va entrer dans l’usine. » Des essences comme le chêne rustique, le teck, l’érable ou le cerisier habillent le mobilier qui sort de la PME de 45 employés. Objectif : créer le meuble parfait. « Il s’agit d’une combinaison de détails qui ne sont pas toujours apparents au premier regard, mais qui font que l’ensemble est harmonieux, comme la grandeur des pattes, le vernis utilisé, l’épaisseur de la vitre, etc. Ce qu’on veut, c’est que les gens aient un coup de coeur », affirme M. Selmay.

Mobican mise sur l’« effet wow » combiné à une haute qualité de produits pour se démarquer de la concurrence. Une philosophie qui fait partie intégrante de l’ADN de l’entreprise depuis sa fondation, en 1988, mais qui a pris un nouveau tournant depuis l’implication des deux fils du président Patrick Selmay, Mathieu et Nicolas. « On a vraiment revu toutes les collections pour les mettre au goût du jour il y a deux ans. De plus, comme nous avons occupé tous les postes dans l’entreprise, on connaît les moindres rouages de la production, ce qui nous aide à savoir comment optimiser chaque étape », explique M. Selmay.

En plus de parcourir la planète pour acheter des matériaux de première qualité, l’équipe se rend également dans les foires internationales pour s’inspirer des tendances pour son mobilier, d’inspiration scandinave. L’entreprise se spécialise surtout dans la vente de mobilier de chambres, mais a ajouté des meubles de salle à manger à son catalogue. Des changements qui ont permis à Mobican d’enregistrer une augmentation du chiffre d’affaires d’environ 30 % en deux ans, précise le vice-président. « Maintenant, il faut gérer cette hausse, ce qui n’est pas simple, alors que les délais de livraison doivent rester bas. »

S’adapter aux changements structurels

Le design constitue l’une des clés du succès du meuble québécois, qui a su renouer avec la croissance au cours des dernières années, estime Pierre Richard, PDG de l’Association des fabricants de meubles du Québec (AFMQ). En effet, au tournant des années 2000, l’industrie québécoise s’est vue réduite comme peau de chagrin sous l’effet de l’invasion de meubles asiatiques à bas prix et de l’augmentation de la valeur du dollar canadien, explique-t-il.

Un tsunami qui a emporté avec lui plusieurs joueurs québécois. « Résultat : ceux qui offraient des produits bas de gamme n’ont pas survécu. Seules les entreprises qui ont innové sont restées vivantes, soit en misant sur le design, la personnalisation, l’amélioration des délais de production, etc. » Des standards élevés combinant qualité et confort et qui sont impossibles à atteindre pour du mobilier fabriqué en Chine et revendu à rabais sur le marché nord-américain.

Ainsi, il a fallu que des entreprises comme Mobican travaillent fort pour résoudre l’équation qualité-coûts de production. Le père et les fils Selmay, tous trois diplômés en génie, travaillent quotidiennement à optimiser la moindre étape menant à la naissance du meuble. « C’est l’une de nos forces de maintenir un prix de vente raisonnable tout en maintenant une haute qualité », fait valoir M. Selmay.

Ainsi, l’équipe tente de standardiser tout ce qui est possible sur la chaîne de production. « Par exemple, on a limité le nombre de formats de tiroirs, ce qui nous permet d’optimiser la fabrication de leurs composantes intérieures, d’augmenter le volume et la vitesse de production. On gagne du temps et de la place », explique le vice-président aux ventes. Idem avec les trous qui sont de la même grosseur d’un meuble à l’autre, ce qui évite de réajuster la machinerie entre chaque collection, qui peut aussi se personnaliser aux goûts du client.

Personnalisation… de masse

La personnalisation constitue d’ailleurs un autre atout du meuble fabriqué ici. « Mais attention ! Offrir seulement la

possibilité aux clients de mettre à sa main chacun des meubles n’est pas nécessairement une solution intéressante, car les risques sont grands que les résultats ne soient pas jolis et soient retournés. En revanche, plusieurs ont développé la personnalisation de masse, qui permet de conserver une harmonie dans le design tout en maintenant une bonne vitesse de production », analyse pour sa part Yves Dessureault, directeur d’Inovem, Centre d’innovation en ébénisterie et meuble du Cégep de Victoriaville.

Au Québec, l’entreprise Canadel a été un précurseur en ce domaine. « Nous avons emprunté la voie de la personnalisation il y a une trentaine d’années, affirme Guy Deveault, chef de la direction. À l’époque, les meubles bon marché asiatiques arrivaient plutôt des pays de l’Est. Ça a été notre manière de nous différencier et c’est encore le cas, même si les choses ont évolué. » Dans les années 1980, les meubles étaient bruns, se rappelle-t-il. « On s’est inspiré de styles plus conservateurs, comme le Early American qu’on a transformé en ajoutant des couleurs flyées, comme du rouge ou du jaune, à des classiques. »

C’est toutefois en misant surtout sur la technologie que l’entreprise fondée en 1982 a su traverser les différentes crises économiques tout en restant à l’avant-garde. « En 1987, on a acheté notre fournisseur informatique. Nous l’avons ensuite revendu aux employés, en conservant le logiciel qui servait à la production et à quelques programmeurs spécialisés. Cela nous a permis de continuer de développer des outils informatiques en fonction de nos besoins, car quand tu achètes un produit tablette, c’est difficile de demander à ton client d’aller autant dans le détail. »

Une façon de réagir rapidement aux changements est d’avoir toujours une technologie non seulement sur mesure, mais aussi à la fine pointe. Depuis une dizaine d’années, Canadel a également lancé UDesign, un outil de personnalisation offert sur Internet. Sur l’écran, du mobilier qui peut se décliner en des millions de possibilités. Par exemple, sur une simple table, le consommateur peut modifier la grandeur, la surface, la couleur, la forme ou les pattes. « Ces logiciels nous permettent ainsi d’automatiser certaines machines à même les commandes, d’intégrer le tout avec le département d’achat, etc. Car il y a des dizaines de milliers de produits que nous utilisons pour fabriquer nos meubles, selon les choix des clients, et nous ne pouvons pas garder d’inventaire de notre mobilier. »

Un travail d’optimisation qui, soit chez Canadel ou chez Mobican, ne s’arrête jamais. D’ailleurs, au moment de l’entrevue, les deux entreprises venaient d’injecter des millions de dollars pour s’équiper de machinerie à la fine pointe. « Et on tend toujours à s’améliorer. Par exemple, on a installé de petites puces pour savoir où sont rendus nos produits. La clé du succès, cependant, c’est que toutes les parties de l’équation soient solides, que ce soit le design, la qualité de fabrication, l’administration ou les ressources humaines », conclut M. Deveault.